Dialogue apocryphe de Siméon et d’un lierre.
Siméon le stylite vécut au Vème siècle. Il demeurait en haut d’une colonne de vingt-deux coudées, au milieu du désert près d'Antioche, libre des troubles du monde, et se livrait à une méditation perpétuelle. Le soleil avait pris sa vue et couvert sa peau d’ulcères, mais il ne descendait point, faisant au contraire affluer des fidèles toujours plus nombreux. Seulement, une nuit, un lierre qui avait poussé dans son ombre, protégée des morsures du soleil, vint lui parler ainsi :
— Siméon, tu cherches à t’élever à la vita purissima, et à atteindre la vérité par ta méditation. Mais la vérité ne suffit pas, hélas, il faut la nouveauté !
— Que dis-tu ? La nouveauté ? Et pourquoi diable ? demanda l’ascète
— Mais la raison en est toute simple, mon ami, et elle tient à cet axiome, que les sens s’émoussent sous un stimulus répété.
— Qu’entends-tu par là ?
— Je te parle de sens et tu ne comprends pas : les tiens sont entièrement gâtés, car voilà ton infamie, Siméon-le-stylite, tu as éteint de ton monde toute nouveauté ! La ligne basse de ta vision passe au-dessus de l’horizon. Ainsi les cieux, ton seul spectacle, ont brûlé ta vue de leur feu éternel, et tu ne regardes même plus. Apprends-donc que les sens sont les organes du nouveau. Comme la mortaise va au tenon, aux sens va ce qui naît, croît et germe. En effet, ce qui demeure finit par leur échapper. Les sens s’émoussent sous un stimulus répété, disais-je : sans cela, mon ami, la vie durant nous sentirions nos souffles et humeurs corporelles, percevant l’estomac frotter au-dedans de la panse, le sang se vider du ventricule et la vessie se remplir, la vue s’arrêter sur le bout de notre nez, et tu serais pour finir sidéré chaque jour de voir le soleil se lever. La vérité n’est pas rien, mais elle ne suffit pas, hélas, pour nous autres vivants : il faut la nouveauté, comprends-tu ?
— Tu divagues, jeune pousse. La vérité est un granit, comme celui de la colonne que tu touches. Et quand des océans et des guerres seront passés, elle demeurera ici, à jeter son fût à la face des siècles, donnant à d’autres vivants, nos petits-fils, le terrible témoignage que quelque chose est ! alors que toi et moi auront été mangés par les vers jusqu’à la dernière fibre.
— La tête te tourne, Siméon, tu es demeuré trop longtemps sous le même soleil. Ton vertige à toi ne vient ni de la hauteur ni du mouvement, mais de la fixité. Je suis la vérité, car je suis la vie qui sourd et la jeunesse : je suis la vérité car je suis la nouveauté, Siméon.
— Mais, lierre rampant, dis-moi un peu : m’accordes-tu que la vérité demeure ? Que ce qui est vrai doit l’être et hier et demain ?
— Oui.
— Alors comment ce qui est nouveau pourrait remplacer la vérité, si le nouveau surgit après un passé qui ne l’avait jamais vu ?
— Le soleil t’auras aussi bouché les oreilles, Siméon ! Tu ne m’as pas écouté ! Que la nouveauté doive remplacer la vérité : voilà ce que je ne dis pas. Moi, je dis ceci : la vérité ne suffit pas, il faut aussi la nouveauté. Le lierre doit grimper sur le granit, mais sans granit le lierre s’étiole, sans grandeur!
— Mais alors qu’ajoute ta nouveauté à ma vérité ?
— Elle la fait vivre aux sens, la fait vibrer à la vue ! Mes nouveautés apporteront à ta vérité l’oscillation qui la rendra sensible aux vivants qui s’y abreuvent. N’est-ce pas le plus omniprésent qui est le moins perçu, comme l’air qui environne tout! Que feraient tes fidèles si chaque jour tu leur livrais le même sermon ! Je dis qu’ils déserteraient ton commerce. Les mots de tes discours ne changent-ils pas? Tu appelles pourtant par eux à la même vertu, n’est-ce pas? À un seul Livre éternel il faut donc préférer des livrets épars! Eadem sed aliter… Ré-enchanter, Siméon, ré-enchanter ce monde ! Mais varier les chants, sans quoi le sommeil frappera ceux qui tendaient l’oreille.
— Je crois commencer à comprendre. Mais qu’ai-je besoin de tes nouveautés si j’ai la vérité en renouvelant sans cesse ma méditation ?
— Ta pensée est comme cette graîne qui germe et re-germe sur un sol stérile. Elle ne prend pas en terre, s’épuise à se nourrir de sa propre chair, et finit par dépérir. Écoute ton histoire, Siméon : tu as un jour attrapé la vérité, tu l’as mise sous ton cilice, tu es parti une nuit et l’a emportée en haut de ta colonne pour t’en goberger jusqu’à la fin ; mais ne vois-tu pas qu’elle a fondu comme un pain de sel dans l’eau, ta vérité ! Ce n’est pas au modèle minéral qu’il faut s’en remettre pour dire le monde et chanter sa beauté, mais au modèle végétal. Les phrases doivent germer, former des nœuds, s’entremêler, déployer leur arborescence, proliférer dans une luxuriance impétueuse et terrifiante ! Épouser la fluence universelle, Siméon, voilà le mot d’ordre ! Si les fleurs ne revenaient chaque jour frapper notre rétine de leurs couleurs étranges, nous finirions par tout oublier de la fleur, abandonnés à la pensée d’une Idée de fleur, sans bouton et sans pétale, carapace diaphane, la seule fleur absente de tout bouquet.
— J’ignore comment tu es parvenu jusqu’ici, comment mon granit a pu être gagné par le lierre, mais tes mots me frappent et m’ébranlent. Je ne sais que faire à présent. Si je descends de ma colonne, je serai la risée de tous, je ne serai plus Siméon-le-stylite : Ah ! s’il savait que je ne l’ai plus, cette vérité qu’ils adorent en moi ! Ils me tueraient sans doute sur le champ à coup de pierre ! Je dois et continuer auprès des hommes la tâche qu’y m’en rend connu, et nourrir mon âme d’affects et d’images, ceux dont j’ai cru bon me sevrer par mon ascèse. Mais comment faire, moi qui suis ainsi niché et isolé ? Car si je persiste à méditer ainsi sur ma tour, à t’en croire, je finirai pas me déssécher, et ma tête risque de s’effondrer sur elle même en pensant un tel vide !
— Calme-toi, mon bon Siméon, tranquillise ton âme ! Oublies-tu que je suis parvenu jusqu’au faîte de ta colonne ? Tu m’entends, n’est-ce pas, à présent ! Mes phrases sont dans tes oreilles, je peux donc te nourrir de ma sève ; je t’apporterai les mots et les images, déposés dans nul Livre éternel, mais apportés toutes les deux lunes dans de vivants livrets.
— Que ceux qui ont des oreilles, qu’ils entendent !
La germination, ou la naissance végétale.
La germination est le passage de la vie latente à la vie active. Les plantes vont entrer en vie latente en produisant des semences. Ce n’est donc pas véritablement la plante à l'échelle individuelle qui va suivre ce passage d’états, mais sa descendance. Il faut réaliser que dans la nature tous les êtres vivants sont soumis à une seule et unique loi : assurer sa descendance. En des termes d’agro-génétique, on considère que la seule finalité d’une plante à l’état sauvage est de voir ses gènes le mieux représentés possible dans les générations suivantes. L’homme et les végétaux qu’il cultive se sont peut-être écartés de cette loi fondamentale; toujours est-il qu’en agronomie, il est coutumier d'assimiler une plante et ses semences, c’est-à-dire d’identifier une plante aux nouveaux individus potentiels qu’elles représentent. (En clair, quand un agronome vous regarde, vous êtes testicules, ou ovaires...) Ainsi on peut considérer que les espèces végétales vivaces et annuelles (soit par exemple le pissenlit et le pommier) peuvent se trouver au cours d’une même année sous forme latente puis active ou inversement. Pour reprendre ces deux exemples, les deux formes de vie correspondent respectivement aux graines ailées puis aux pieds floraux pour le pissenlit et aux pépins de pommes puis aux arbres fruitiers pour le pommier. Celui-ci est un exemple d'espèce vivace, c’est-à-dire qui est capable au niveau de l’individu de passer la période défavorable sous une autre forme que celle d’une graine. L’hiver est la période défavorable pour le pommier, il entre à la fin de l’automne dans un cycle d’activité ralentie : c’est la diapause. Elle prendra fin dans le cas du pommier au printemps. Cela pour préciser que la vie latente correspond à l’état d’une graine ou autres formes de semences et que cet état doit être distingué de l’état de diapause où l’activité n’est que réduite (bien que l’activité à l'intérieur d’une graine ne soit pas nulle) pour passer une période climatiquement difficile.
Pour comprendre la germination, il faut savoir en quelques points ce qu’est une graine. Il s’agit d’un embryon végétal issu d’une fécondation pour les espèces sexuées. Cette fécondation est l’association de deux gamètes provenant de deux individus différents chez les hétérogames et d’un même individu chez les autogames. Cet embryon peut-être protégé par des tissus plus ou moins lignifiés, ces tissus correspondent à ce que l’on considère quotidiennement comme la chair ou la coquille du fruit, il s’agit des espèces angiospermes. Lorsque l’embryon n’est pas protégé, on parle d’espèce gymnosperme.
Les racines latines
Il y avait déjà derrière chaque Romain un paysan qui dormait. Ce paysan s'était fait poète, juriste, prêtre, général et maçon. Mais toujours à la mémoire, il gardait l'odeur des herbes humides et des prés au matin. Après que Romulus avait tracé le premier sillon dans la terre romaine, elle ne cessa d’être une terre de culture, qu’ on lacéra, qu’on ouvrit de toute part pour en faire saigner les plaies. Comme le sable des arènes buvait le sang des combattants, la terre ainsi baignée devint fertile et grasse. Le poète bêchait, la langue chargée de poussière, le financier retournait son fumier comme on fertilise son argent, le juriste lisait sa procédure dans les veines de son tronc noueux et toujours, inlassablement, la multitude creusait. L'empereur même de ce peuple jardinier laissa faner sur ses tempes des branches de laurier.
Rome, qui avait été une lande sauvage, devint un champs de culture où poussèrent des courges d’une taille monstrueuse ! Ses habitants, creusant leurs voûtes et leurs galeries, préférèrent habiter eux-même dans ces fruits.
Puis la nature fit une œuvre admirable que nos laboureurs n’avaient jamais prévue. Les sillons bien tracés du labour se sont cassés, les allées se sont ravinées, les fruits ont pourri sur leurs pied et les ronces sont entrées. Les ronces ont fleuri et le grand potager est devenu un jardin. Un jardin de mille fleurs, et surtout de roses et de lis. Depuis lors, ces roses et ces lis, les romains n’ont jamais cessé de les aimer.
Dans l’Eglise jardinière, le pape Jean XXIII offrait encore la plus parfaite image d’un travailleur au cul bas, au dos cassé, aux mains calleuses. Au soir de sa journée, le laboureur venait voir ses fleurs, il passait la main sur le sommet des pétales. Il sentait alors la folie de leur douceur, leur teint et leur parfum féminins, et il en était ému.
Il faut être toujours un peu paysan si l’on veut être jardinier. Sachons que l’on n’est pas poète au jardin mystique mais poète en ce monde, et que pour cela il faut toujours sentir, à l’exemples de Paul Claudel, que la terre nous colle aux chaussures. Labourons encore et moissonnons ! pour ne laisser jamais raison au poète du Bellay ; qu’il ne nous reste jamais seulement à glaner,
Cheminant pas à pas, recueillir les reliques
De ce qui va tombant après le moissonneur.
Les racines latines.
La langue latine qui nous reste est le fruit du labeur, du labour. Cette terre usée par le passage répété du soc est devenue si fertile que les pierres, si on les y plantait, germeraient.
Plantons rad, il se fendille aussi tôt et devient radix, la racine. Le premier suffixe en sort est donne radiculus, la première pousse à sortir du noyau. Pendant que monte du même noyau ramus, la première branche, sa grande ramure, ses mille ramifications, la racine en dessous se fortifie, s’allonge en tous les sens de préfixes, de suffixes, et se sépare, root de l’ anglais, Wurzel de l’allemand, racine du français.